Ame contre âme

Chaïm Soutine


Il est venu se poser sur mon âme
      Il l ‘a  scrutée et sorti ses jumelles :
       Ah, mais  ce n’est pas une  âme
          que vous avez !
          Oh, si mais à l’envers !
       Et moi de voir  son âme qui était bien droite
         Polie et  de velours
         Ronde et brillante
       

Ame contre  âme
       J’ai commencé  à la polir
         A la caresser
    A lui donner ma couleur
     A  dorer sa voûte
    Et  lui dire
     Voilà
     On se ressemble,
      Depuis
       Il est parti,
    Je ne l’ai jamais  revu.

Lucarne

Lucarne Illustration_fig6_6_201

 Lumière,
Fil de lumière qui me vient
De loin,
Lucarne,
Là  où je peux  entrevoir  un carré de
Ciel
Nuage
Silence
Cris de mon corps
Dans un ruisseau de pensées
Âpres

Noires,
J’ai  confiance en cette lucarne
Où tout a commencé.
Lueur nocturne,
Inspirante écriture,
Lucarne
Qui porte mes couleurs
Mes souvenirs en forme  de brumes,
Mon avenir  douteux,
Soleil  lucarne,

           Soleil
Qu’elle me projette,
Qu’elle m’apporte,
Lucarne muette
Force de mon regard
Hurlante  lumière,
Criant silence,
Âme  qui s’interroge
Dans une langue
Vociférante
En mouvements de paupières.

Et la nuit vient
Au gré de ma lucarne.

Méditation sur les usages de l’hypnose dans  la poésie charienne

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René Char (1907-1988), le  poète  résistant, qui participe  à la Seconde  Guerre  Mondiale, sous  le  nom de  “Capitaine Alexandre”, commande  la  section atterrissage  parachutage  de la  zone de  Durance.   Le  recueil Feuillets d’Hypnos,  publié  en 1946,   conçu comme un ensemble  de 237  fragments,  ressemblant  à  des  notes  de maquis notamment le  fragment  célèbre 128, revêt  une  attention toute  particulière. Ce  texte-poème où le narrateur  regarde  derrière  « les  rideaux  jaunis » les actions  d’un SS  dans  un  village, décrit sous  le signe d’un  transfert  symbolique,  présente  un  trait   singulier  de la  narration poétique. La  dynamique  de l’hypnose  adaptée  à un  épisode  de la  guerre  et à la résistance  prend  une couleur  extatique et  nous   conduit dans  un  registre  d’interaction  entre l’emprise et  l’hypnose.

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« Le boulanger n’avait pas encore dégrafé les rideaux de fer de sa boutique que déjà le village était assiégé, bâillonné, hypnotisé, mis dans l’impossibilité de bouger ».

Le  poète, observant   le village  « hypnotisé »  nous  interroge  sur  ce  regard  imaginaire et métaphorique  qui  traduit   un paradoxe. L’effet  du retournement  de  l’emprise en une  hypnose  libérée, représente  René Char  sous une autre perspective :  un revirement  de  son « angoisse »  à un  état  extatique  qu’il projette  chez  le  SS. « Alors apparut jaillissant de chaque rue la marée des femmes, des enfants, des vieillards, se rendant au lieu de rassemblement, suivant un plan concerté. Ils se hâtaient sans hâte, ruisselant littéralement sur les SS, les paralysant « en toute bonne foi ».

D’une  manière  presque  tacite,  l’idéal  de  la  liberté  survient chez  nous comme  une  esthétique  visuelle.  Cette  mutation  de   Char  communiquant  par  un transfert d’hypnose,  révèle   l’espoir de « la  lumière »,  un concept  présent  dans  l’oeuvre de René Char. Ainsi,  il écrivait que  la « la poésie est un métier de lumière ». Cet  idéal qui  nous  bouleverse par  sa  forme  et l’ordre  symbolique  du sommeil  recouvrant  le  rêve,   confère  au combat  du poète contre » la détresse  et  l’absurdité »de ce monde. Par ailleurs, le poète  se  surnommait Hypnos, l’homme  qui veillait  sur  son peuple.

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« Avec une prudence infinie, maintenant des yeux anxieux et bons regardaient dans ma direction, passaient comme un jet de lampe sur ma fenêtre. Je me découvris à moitié et un sourire se détacha de ma pâleur. Je tenais à ces êtres par mille fils confiants dont pas un ne devait se rompre. J’ai aimé farouchement mes semblables cette journée-là, bien au-delà du sacrifice ».

Dans une  fusion   de  « repères  éblouissants »  entre  le  narrateur et  la  « marée », ses   » semblables » interagissent  dans  un  village  idéel et libérée de l’hypnose : l’ennemi est  paralysé.  C’est  ainsi que l’auteur signe  le  prélude  de la  résistance à son paroxysme   à travers  un labyrinthe luminaire  charien.

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***

Fragment 128 des Feuillets d’Hypnos

Le boulanger n’avait pas encore dégrafé les rideaux de fer de sa boutique que déjà le village était assiégé, bâillonné, hypnotisé, mis dans l’impossibilité de bouger. Deux compagnies de SS et un détachement de miliciens le tenaient sous la gueule de leurs mitrailleuses et de leurs mortiers. Alors commença l’épreuve. Les habitants furent jetés hors des maisons et sommés de se rassembler sur la place centrale. Les clés sur les portes. Un vieux, dur d’oreille, qui ne tenait pas compte assez vite de l’ordre, vit les quatre murs et le toit de sa grange voler en morceaux sous l’effet d’une bombe. Depuis quatre heures j’étais éveillé. Marcelle était venue à mon volet me chuchoter l’alerte. J’avais reconnu immédiatement l’inutilité d’essayer de franchir le cordon de surveillance et de gagner la campagne. Je changeai rapidement de logis. La maison inhabitée où je me réfugiai autorisait, à toute extrémité, une résistance armée efficace. Je pouvais suivre de la fenêtre, derrière les rideaux jaunis, les allées et venues nerveuses des occupants. Pas un des miens n’était présent au village. Cette pensée me rassura. À quelques kilomètres de là, ils suivraient mes consignes et resteraient tapis. Des coups me parvenaient, ponctués d’injures. Les SS avaient surpris un jeune maçon qui revenait de relever des collets. Sa frayeur le désigna à leurs tortures. Une voix se penchait hurlante sur le corps tuméfié : « Où est-il ? Conduis-nous », suivie de silence. Et coups de pied et coups de crosse de pleuvoir. Une rage insensée s’empara de moi, chassa mon angoisse. Mes mains communiquaient à mon arme leur sueur crispée, exaltaient sa puissance contenue. Je calculais que le malheureux se tairait encore cinq minutes, puis, fatalement, il parlerait. J’eus honte de souhaiter sa mort avant cette échéance. Alors apparut jaillissant de chaque rue la marée des femmes, des enfants, des vieillards, se rendant au lieu de rassemblement, suivant un plan concerté. Ils se hâtaient sans hâte, ruisselant littéralement sur les SS, les paralysant « en toute bonne foi ». Le maçon fut laissé pour mort. Furieuse, la patrouille se fraya un chemin à travers la foule et porta ses pas plus loin. Avec une prudence infinie, maintenant des yeux anxieux et bons regardaient dans ma direction, passaient comme un jet de lampe sur ma fenêtre. Je me découvris à moitié et un sourire se détacha de ma pâleur. Je tenais à ces êtres par mille fils confiants dont pas un ne devait se rompre. J’ai aimé farouchement mes semblables cette journée-là, bien au-delà du sacrifice.

 René  Daumal, le « contre-ciel »

Contre -ciel

« Ne cesse pas de reculer derrière toi-même. Et de là contemple… »

René Daumal (1908-1944),  je l’ai découvert  grâce  à la revue   Le  Grand  Jeu , fondée  avec  ses  trois  amis Roger Vailland, Roger Gibert-Lecomte et Robert Meyrat  qui connaîtra  seulement  trois  numéros  de 1928  à 1930.

Le Grand jeu fût en outre  un mouvement éponyme -emblématique de cette avant-garde littéraire de l’entre deux-guerres- désireux de s’émanciper du surréalisme et sans doute de l’autorité parfois dogmatique de son chef André Breton.

Si dans ses prémisses, Le Grand Jeu sacrifie à une démarche de rupture radicale avec l’ordre établi et témoigne d’un refus aux intonations libertaires des structures sociales, ce mouvement à l’instar de René Daumal, sans renier la critique sociale reconsidérera positivement l’apport de la tradition. Se dessine ainsi chez Daumal une quête spirituelle marquée par l’influence de René Guénon qui le conduira à s’intéresser très intensément à une Inde « initiatique ». Dès lors, sa critique d’une certaine misère de l’Occident le conduira à œuvrer au nom d’une certaine compréhension de l’œuvre philosophique de Hegel à la recherche de l’Un et à prôner, à l’instar de son ami Roger-Gilbert Lecomte, un monisme radical. Plus tard, il verra dans la pensée de Spinoza, une doctrine plus compatible avec ses lectures hindouistes que le corpus du philosophe de Iéna. Sa conception cyclique du temps le conduira à assigner comme tâche à la révolution la restitutio in  intégrum, soit une restauration de l’unité primordiale.

Dès lors, le verbe porté à l’incandescence par la poésie, va constituer l’instrument essentiel de la restitution de cette Parole absolue : « puisque c’est juste au moment où le Mot devient prononçable qu’il est prononcé, la parole poétique est, de tous les modes d’expression, nécessairement le plus  » juste, le plus proche de la parole absolue ».

On comprend ainsi mieux pourquoi René Daumal ait formé le vœu que Le Grand Jeu  s’appelât « la Voie », laissant ainsi percer ses affinités assumées avec la tradition.

Le grand jeu

Poète, critique, essayiste, indianiste, cette figure intrépide de l’avant-garde poétique à la  marge du surréalisme,  nous  hante  tant  pas  son  souffle  mystique   que par  sa  lucidité. L’auteur  du   Contre- Ciel (Poésie, Gallimard)   se  veut    épris  de  libertéSon  cri  «  Qui  a  soif  me  suive »   s’apprête  à nous  conduire  vers  cette    quête  spirituelle et  « transparente »  à  la  fois  où  son  verbe  «   en  noir  et  blanc et  noir  et blanc »  fait  l’éloge de la  révolte :

Je vous parle sans passion,

noir et blanc et noir et blanc,

clac ! vous voyez qu’on s’y fait vite,

je vous parle sans amour,

et pourtant vous savez bien…

-il faut être évident jusqu’à l’absurde

Le  sillon  poétique  creusé par René  Daumal  empreint  d’un  regard   critique   des  erreurs  de jeunesse   demeure onirique  sans  pour  autant  « rompre avec  le  silence », comme il  le  décrit  sous  un  voile  de  déchirure mortelle:

Il suffit d’un mot

Nomme si tu peux ton ombre, ta peur

et montre-lui le tour de sa tête,

le tour de ton monde et si tu peux

prononce-le, le mot des catastrophes,

si tu oses rompre ce silence

tissé de rires muets, — si tu oses

sans complices casser la boule,

déchirer la trame,

tout seul, tout seul, et plante là tes yeux

et viens aveugle vers la nuit,

viens vers ta mort qui ne te voit pas,

seul si tu oses rompre la nuit

pavée de prunelles mortes,

sans complices si tu oses

seul venir nu vers la mère des morts –

dans le cœur de son cœur ta prunelle repose –

écoute-la t’appeler : mon enfant,

écoute-la t’appeler par ton nom.

 Le Contre-Ciel, Poésie/Gallimard[1]

daumal et sa femme

Cependant, « cette   soif » qu’il nous incite à éprouver est riche  de son appétence pour les  textes hindouistes consacrée par la publication d’un ouvrage posthume consacré à  la langue  sanscrite.

Voulant  casser  le  dogme, sa   quête  reste  pure et  son  verbe  puissant.

«  La recherche de la pureté, qui seule permet la réceptivité entière, le souci de l’authenticité, qui exige une constante remise en question de tout, constituent les principes de ce qui ressemble fort à une mystique, mais à une mystique qui refuse le carcan des religions. »[2]

Et ainsi, Daumal  nous   convie à ressentir la « soif »  de retrouver cette « Parole de vérité » en laquelle se conjugue révolution et tradition.

[1] http://www.espritsnomades.com/sitelitterature/daumal.html

[2] http://www.republique-des-lettres.com/daumal-9782824901589.php

Ligne de fuite

Redon_barque_mystique« La Barque Mystique », Odilon Redon (Wikimedia commons)

Un bateau,

Serait – il étendu

Sur un océan de pelouse ?

Sa voile  jaune  canaris

Où  le soleil  se pose

Son  bois violet

Où tous les myosotis

Ont – ils trouvé refuge

Dans  cette  forêt que je contemple

Est – ce mon regard

Sur un  départ ?

Une nouvelle fuite

Vers un ailleurs

Où l’eau  se transforme

En terre verte

Est – ce moi qui  débarque  ?

Est – ce moi le revenant ?

Terre et mer

Aller et retour

A un point involontaire

Et enivrant.

Mon bateau ivre

Où je navigue

Présentement.

Recension de « Nimbes » – Contrelittérature

Ombres apeurées

Giacometti

Sur un tapis de mousse humide
La lumière de décembre effleure
Mes doigts tremblants couverts d’un vernis rouge,
Les ombres apeurées
De ce rayon hanoukien
Recroquevillées dans leurs épaules maigres
Contemplent néanmoins
La lumière de mon corps
Souverain.

Les champignons

Les champignons

C’est  un âgé
Un homme à moustaches
Longues et blanches
C’est le seul du village
Un endroit en disparition
Il se nourrit  peu
Il ne parle plus
Il est l’ami des champignons
Et vit d’une pension  agricole
Qui arrive  rarement
Alors
Il commence à coiffer ses moustaches
A cueillir des champignons
A se laver dans le ruisseau
Après avoir enlevé
Son bonnet sportif Reebok
Il s’arrose de la brume des lilas
Ses lieux sont tout à lui
Autour
Sept villages n’existent plus
Les habitants sont partis
Mais l’homme est joyeux
Toute la matinée

Il fredonne un air
Et commence après son rite
Tous les champignons
Dont il prend soin
Frémissent   dès qu’il arrive
Alors il voit flou
Il rêve dans le brouillard
Les arbres se multiplient
Le vert devient plus vif
Triomphant
Sa musique préférée
Résonne
Et sa danse retentit
Dans les sept villages

Son regard s’adoucit
Mais il ne parle plus
Il a oublié les mots
C’est l’exode.

Février, 2019.

Klimt
Gustav Klimt (1862 – 1918)
Forêt de bouleaux (1902)

Nimbes – Entretien – France Inter

France Inter

Avec Jose Manuel Lamarque : L’Albanie de Arta Shapllo Seiti

Grâce à sa dernière oeuvre toute en poésie, Nimbes, Arta Shapllo Seiti nous ouvre sa fenêtre sur l’Albanie de son enfance. L’Albanie dictature c’était hier, l’Albanie démocratique c’est aujourd’hui, mais qu’est ce que l’Albanie aujourd’hui si on ne connaît celle d’hier ?… (Ecouter l’entretien)

Les confessions d’une femme ou la pensée libre

Rrefej

Confessions d’une  femme, Mimoza Kuchly, Nouvelles, Onufri, 2017 – Rrefej, une gruaja (titre en albanais)

Mimoza Kuchly, vient avec ce récit de nouvelles, pour la première fois, devant le public albanais. Comme le souligne dans la préface, Ulpiana Lama, sa narration est loin des « dichotomies » et des stéréotypes. Son écriture prend l’air  de Paris – « un flacon d’air  parisien » (cf. A. Plasari), à qui l’auteur lui voue son amour, le chérit.

Ce livre est le souffle d’une femme libre. Une quête de liberté qui résonne comme un mouvement vital pour l’auteur. Un univers narratif dans lequel prend vie un  style fin et  élaboré.  La narration à travers un itinéraire extérieur et intérieur à la fois, de Paris à New-York, est un retour à soi, l’ouverture d’une femme, le déploiement du corps, des sentiments, de ses amitiés, des passions…C’est une écriture de sensations qui n’exprime point un émerveillement naïf.

Tantôt avec le regret d’un départ tantôt emprise dans  une  atmosphère, l’auteur chante cette liberté, conçue par elle, avec ses soubresauts et ses sortilèges.  De surcroît, son message se veut à sa mesure. Une liberté de ne pas dépendre d’autrui, de s’émanciper à toute forme de domination, mais ô combien triomphante.

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Nicolas de Staël

Nimbes dans les « Chroniques de Naïma »

Chaque livre est une rencontre avec un personnage, des senteurs et des lieux qui parfois nous propulsent dans un univers qui nous est inconnu. Les limites entre la réalité et la fiction deviennent alors tellement tenues qu’on a le sentiment d’être happé dans un temps et un ailleurs qui nous submergent. C’est exactement le cas de « Nimbes » de Arta Seiti, publié aux éditions Fauves. (Lire la suite)

Souvenirs d’Albanie – Nimbes dans le Courrier des Balkans

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