« Les Ménines », Diego Vélasquez, 1656 (wikiart.org)

Le Café des Miroirs

Le Café des Miroirs, le seul de la Surface. Un rez-de-chaussée spacieux où la lumière était presque énonciatrice du Maître du Café.

Pour y rentrer, les habitants soignaient leur coiffure et, vêtus de leurs meilleurs habits, se regardaient comme dans un tableau, à travers les murs du café. Ah ces murs ! Ce café n’était pas comme les autres. Des miroirs comme des statues se dressaient dans tous les coins. Le Maître du Café aimait toutes les formes de miroirs. Miroir sur pied, miroir mural, en verre plat, miroir incurvé. Les habitants s’observaient et le reflet de leur âme les amenait loin, vers des points aveugles du miroir où le visible et l’invisible s’entremêlaient.

Tous se saluaient d’une expression commune : “Comment va votre âme aujourd’hui ?”, et de se ruer devant les miroirs multiples… Ce rite devint comme une scène où ils posaient et cherchaient minutieusement la superposition du réel et de l’imaginaire. Une habitude avant de prendre un verre ou de l’eau-de-vie de prune.

Le Maître du Café des Miroirs jubilait de cette ambiance et de ces “modèles” qui donnaient à voir aussi leur intériorité. C’est l’invisible qui le hantait.

Vélasquez, un café serré, comme tu sais le faire, reprit Gari.

Et tout se projetait dans les miroirs. Les reflets de lumières et d’ombres, de spectateurs et de modèles, devant ces miroirs où leurs têtes doublaient et triplaient ; tout cela semblait en parfait accord avec l’art de Vélasquez.

Vélasquez, le Maître du Café, avait pendu au-dessus d’un miroir rectangulaire le poster du tableau “Les Ménines”, du peintre éponyme. De surcroît, toute sa vie tournait autour de ce tableau et de son peintre, Vélasquez. Il s’appelait Velasco. Vélasquez était à l’image de son peintre fétiche. Lorsqu’il commentait avec passion le célèbre tableau “Les Ménines”, son visage s’éclairait. Il adorait en révéler les énigmes. Vélasquez (Velasco) commençait son discours lentement en décrivant la figure du peintre. Devant son poster qui s’affichait dans tous les miroirs de la pièce, il prenait la position du peintre dans le tableau et déclamait à voix haute :

– Le peintre tient une palette à la main devant une toile invisible. Mais devinez, chers amis ! Ses yeux nous regardent. Concentrez-vous bien sur le tableau. Voici notre face-à-face avec lui. Son regard interne se mêle à nous. Voyez-vous ! Qui regarde-t-il ? C’était sa question préférée.

Les clients du Café des Miroirs tout ouïe, ouvraient grand les yeux et répétaient en chœur : “Nousssss”.

– Mais, mais, soulignait Vélasquez, dans le miroir du tableau, tout au fond, nous voyons un couple : c’est le couple royal. Ce miroir donne ainsi à voir le regard du spectateur. Le regard qui dévie. L’observateur, nous, chers amis, nous nous trouvons entre la réalité et l’illusion. C’est ainsi que prenait fin son discours que les habitants de la Surface avaient le droit d’écouter à chaque fois qu’ils s’y rendaient.

– Investir dans l’invisible, c’est investir dans l’humain, déclarait Vélasquez. Ce regard, dirigé sur nous, permettrait d’affronter l’artiste et notre pensée. Et le peintre s’évade loin. Il nous considère et prend soin de nous.

Vélasquez s’émouvait. Les miroirs furent la clé de la décoration du café de la Surface. Ce jeu entre le visible et l’invisible, enchanteur pour Vélasquez, réussit à convaincre les habitants. Un spectacle dans le spectacle où Vélasquez tenait le rôle principal.

Parmi les habitants, un homme restait immobile, les yeux perdus dans le fond du tableau. Grand de taille et d’un ventre bien rond, il portait une chemise à carreaux bleu et vert entrouverte, qui laissait apercevoir une grosse chaîne en or. Des yeux de sage et bienveillants, il gardait un sourire, à mi-lèvres.

Gari, dis-nous, mon tendre, pourquoi ris-tu ? clama Vélasquez.

Gari ne répondit pas. Des cheveux blancs, frisés, des cheveux de neige et une barbe de neige couronnaient sa tête. Gari, assis devant un miroir, derrière le poster du tableau des “Demoiselles d’honneur”, sourire aux lèvres, ferma les yeux pour s’endormir. Serein devant les miroirs et le tableau, il racontait toujours après son réveil, ses rêves.

– Oh, ce petit nain avec ce chien, que faisaient-ils dans mon rêve ?

Les yeux teintés d’une auréole rouge, il racontait sa conversation avec un nain, tout ridé qui grondait son chien.

– Il est assis sur le sol, de face et les poings serrés sur les hanches… Il porte un col et un caleçon vert… C’est une créature magique. Je l’aime tant, murmura Gari, à peine réveillé.

– C’est Vélasquez mon tendre, mon doux ! Tu es hanté par le tableau de Vélasquez. Ah ces miroirs ! C’est l’invisible que tu perçois.

Vélasquez était heureux et répéta devant tous :

– Investir dans l’invisible, c’est investir dans l’humain ! Vive ton âme, Gari. Vive notre Café des Miroirs !

« Surface » suivi du »Case-ciel », éditions du Petit Véhicule, octobre 2019.

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