Chronique des écrivains de la Grande Guerre

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Portrait of Guillaume Apollinaire (1880-1918) reclining, c.1910 (b/w photo)

Au fil de mes lectures sur la Grande Guerre, mon attention s’est trouvée comme aimantée par l’histoire d’une amitié entre Apollinaire et Faik Konica (1875-1942, essayiste et écrivain, une grande personnalité de la culture albanaise qui a vécu en exil). Ce compagnonnage littéraire entre deux auteurs, loin d’être déracinés se trouve consacré par une correspondance riche et suivie. Cette relation épistolaire donne à entendre le dialogue entretenu par deux intellectuels qui s’interrogent et se complètent sur l’Albanie. De multiples regards portés sur l’Albanie défilent ainsi tout au long des pages et rythment l’écoulement d’un temps qui est aussi celui de leur amitié : la langue, la nation, la place et les spécifités des albanais parmi les autres peuples de l’Empire ottoman et dans l’Europe, les mœurs, leur constitution physique et morale… L’intérêt que porte Apollinaire à la question albanaise, se vérifie dans plusieurs publications : Sur l’Albanie, l’Essai sur les langues naturelles et artificielles et dans ses textes sur l’Albanie – Deux faux princes d’Albanie , Préface à l’Albanie et à la France, Une prophétie contemporaine touchant l’Albanie.

 » La question albanaise paraît aux grands diplomates qui règlent les destinées du monde, fort petite au regard des gestions formidables qui s’imposent à l’attention de l’univers bouleversé. Les grands diplomates se trompent peut-être. Peut-être, tout étonnés, iront-ils un jours à Janine ou Croye ( Krujë, en albanais), l’antique capitale de Skanderbeg, poser d’une main incertaine les fondations d’une Europe nouvelle », écrit Apollinaire.

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Faik Konica, invite Apollinaire à collaborer à sa revue Albania en 1903.

Je connais des gens de toutes sortes, déclare Apollinaire dans Marizibill – le poète à la recherche de l’être, y compose une immense parade de « mille peuplades » où :

Tous ceux qui survenaient et n’étaient pas moi-même

Amenaient un à un les morceaux de moi-même

Apollinaire aime ses semblables et parfois d’une façon un peu abstraite. Mais plus caractéristique, semble être la manière concrète, précise, curieuse de l’humain avec laquelle il note, comme on fait un croquis, les traits des individus multiples qu’il a croisés au cours de ses voyages.

L’écrivain découvrit dans la coutume albanaise de l’enlèvement de la femme aimée, un écho aux préoccupations qu’il avait exprimées dans le récit L’Otmika (ce mot signifiant le rapt), paru dans la Revue Blanche en 1903. Ce texte s’intéresse à la tradition essentiellement méridionale et montagnarde qui permet à une jeune fille consentante de surmonter ainsi l’opposition de la famille pour épouser un jeune homme étranger à son village et à son rang. Le thème réapparaît dans le conte intitulé L’Albanais, publié pour la première fois dans Messidor, le 7 septembre 1907. L’Albanais est un des contes écartés par Apollinaire de son recueil Le Poète assassiné. Il a repris ce texte sous une forme modifiée dans La Femme assise où le rapt est commis par le personnage de Pablo Canouris. Le personnage principal est inspiré par Faik Konica. Il représente pour Apollinaire, quelqu’un doté d’un « esprit fin et de cultivé ».

« Des hommes que j’ai connus et dont je me souviens avec plus de plaisir, Faik bég Konitza est un des plus singuliers  » – Faik bég Konitza – Chronique parue dans La Vie anecdotique.

Dans le conte L’Albanais, Apollinaire raconte, l’histoire d’un albanais qui souffrait de ne pas avoir respecté la coutume du rapt. Un matin, il aperçoit une jeune-fille de dix sept ans. C’est le moment déclencheur qui permet à Apollinaire de décrire l’enlèvement de la jeune fille en scénarisant quasiment la scène de sorte d’apporter à cet usage du rapt une dimension esthétique quasiment sublimée :

« Il se mit à courir, dépassa le laquais, et, arrivé près de la jeune fille, lui jetant un bras autour de la taille, il la souleva en courant plus fort… Je ne regardais point derrière moi… . Nous passâmes devant le Dôme, gagnâmes la gare. La jeune fille fascinée par la présence de son ravisseur, sourit, ravie dans tous les sens du terme, et quand nous fûmes dans le wagon d’un train en marche vers Erbestal, vers la frontière, l’Albanais embrassait à en prendre l’âme la plus soumise des fiancées. »

Apollinaire élabore ainsi une image littéraire de l’albanais –la forme ainsi créée quelle que soit sa vraisemblance n’est pas pour autant nécessairement vraie – qu’il affectionne et embellit. Le conte commence avec une appréciation de la beauté physique et du caractère de l’albanais : « Les albanais sont de beaux hommes, nobles, courageux ayant une propension au suicide. » En admirant leur caractère, il souligne cette « propension au suicide », qui si elle lui fournit une image littéraire forte et presque héroïque des albanais, aux confins du tragique, semble pourtant peu plausible dans la réalité, le suicide n’étant pas repéré comme un invariant dans l’histoire de la société albanaise. Historiquement, on ne peut compter en effet qu’une très faible occurrence de ce phénomène.

Sans doute, en forgeant cette image littéraire de l’albanais, il a voulu le doter d’une charge dramatique particulièrement intense, quitte à forcer le trait. Cette évocation est magnifiée par une prestance physique décrite avec élégance dans le rapt commis par l’albanais sous les yeux admiratifs d’Apollinaire.

Apollinaire convoque ainsi la thématique historique du rapt dans La Femme assise : « Les races des Balkans et des monts qui sont au bord de l’Adriatique pratiquaient autrefois le rapt, et cette coutume survit dans diverses localités ».

En effet, les familles albanaises de cette époque s’entendaient sur le mariage de leurs enfants à peine étaient-ils nés. Quand le choix imposé de la famille ne leur convenait pas, ou quand la situation économique ne permettait pas cette union, les albanais avaient recours au rapt, une vieille tradition qui s’était raréfiée au cours des siècles. Ce thème fut repris sous une forme modifiée dans La Femme assise, roman en deux versions. Dans  la deuxième version, bien supérieure, l’auteur du rapt «  est un personnage hybride composé de traits empruntés à Faik bég Konitza et à Pablo Picasso ». Starova observe que  » cette création participe du goût d’Apollinaire pour les métamorphoses et les dédoublements ainsi que pour les pseudonymes et illustre la volonté de décrire simultanément le monde sous toutes ses facettes, de peindre à la fois de face et de profil, précisément à la manière de Picasso. »

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Le personnage de Pablo Canouris constitue la synthèse de deux civilisations méditerranéennes, l’Albanie et l’Espagne :

« D’origine albanaise, il est né en Espagne, à Malaga, mais son art et son cerveau, empreints de cette force réaliste qui caractérise les productions et les esprits de la péninsule ibérique, ont gardé cette pureté et vérité helléniques qui lui viennent de ses ancêtres…Dans le caractère de Canouris se mêlaient donc l’Espagne et l’Albanie. Et d’apparence, il était comme sont les Albanais, parmi lesquels il y a de beaux hommes, nobles, courageux mais ayant une propension au suicide qui ferait frémir pour leur race si les qualités génésiques ne balanceraient leur ennui de vivre. Ce qu’il y avait d’espagnol en Canouris n’avait pas écarté le goût pour la mort volontaire et il conservait pour les femmes un goût espagnol fortement albanisé. »

L’esprit de la péninsule, certainement.

Bibliographie :

Marcel Adema, Guillaume Apollinaire, le mal-aimé, Plon, 1952

Guillaume Apollinaire, Revue des Lettres Modernes – deuxième série, 1963

Michel Décaudin, Apollinaire, Librairie Séguier, 1986

Amis européens d’Apollinaire, sous la direction de Michel Décaudin, Presses de la Sorbonne Nouvelle, 1995

Luan Starova, Une amitié européenne, l’esprit des péninsules,1998

Oeuvres d’Apollinaire : Le Poète assassiné, La Femme assise, L’Hérésiarque et Cie, Œuvres en prose complète (Gallimard, La Pléiade)

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